Les sept cœurs de Corunarch #5

dark_sun_by_daarken

Interlude

***

Tajjaruu, le Dernier elfe, observe les étendues herbeuses entourant la citadelle. Il y a encore trois lunes, la grande savane dominait toute la péninsule, depuis Ledopolus jusqu’à la prospère bourgade portuaire de Balic. Mais ici aussi, la Purification aura étendue son influence, la magie corruptrice de Rajaat aura transformée, non seulement le halo du soleil vert en un orbe sombre, mais également fait naître un désert de sables blancs, engloutissant les tons pourpres et ocres de jadis. Frappant du poing sur le parapet, Tajjaruu concentre sa pensée vers l’esprit de ses fidèles éclaireurs. Nieruu devrait maintenant approcher de l’antique bastion des Voorduu, Jakka, où une promesse fut faite au peuple des elfes Aardaan. Les pensées du jeune guerrier sont confuses, embrouillées par ce qui semble être de la peur. Autour de lui, des ondes de violence, la petite troupe se heurte à un danger trop important pour être surmonté. Tajjaruu fronce les sourcils. Les guerriers-invisibles comptent parmi les meilleurs de la caste combattante, leur maîtrise de la Voie est sans pareille. Bien qu’ils soient humains, les Voorduu n’ont jamais été retors, et leurs étranges croyances n’en ont jamais fait des ennemis pour Aardaan. Focalisant sa pensée sur les sens de son compagnon, Tajjaruu est assailli par une épouvantable odeur de chair putréfiée. Un œil gigantesque darde une attention démente sur Nieruu, produisant un quelconque blocage mental dans l’esprit de ce dernier. Une simple poussée psychique, et le combattant se voit libérer, agissant par pur instinct pour se dégager de plusieurs attaques de tentacules hérissés de pointes, et où poussent des grappes d’yeux injectés de sang.

°Nieruu! Que sont ces créatures? Où es-tu?°

°A’daan! Nous sommes à Jakka, les Voorduu ont prit peur et accomplit leur rituel de transfiguration. J’ai vu leurs prêtres greffer les cristaux lunaires dans la chair des fidèles. Ces monstres… Ce sont eux!°

°Nous avons besoin du vordokorion qui nous a été promis. Nieruu, la matrice est-elle accessible?°

°Non, a’daan, elle se trouve dans le temple, et les plus grosses créatures sont regroupées là. Mais Quanaa dit avoir vu leur grand prêtre officier à l’aide d’une plus petite matrice. Nous ne sommes plus très nombreux, mais je pense pouvoir m’en saisir et la ramener à temps.°

°Fais de ton mieux, Nieruu, je ne puis détacher plus de forces pour t’épauler. Albeorn approche et…°

La communication mentale est brutalement rompue, une fugace mais vive douleur étreint le ventre de Tajjaruu, qui parvient finalement à reprendre son souffle. Le soleil sombre se couche sur les collines à l’horizon, son regard lavande se porte sur un épais nuage de poussière, au loin, annonçant l’arrivée d’une armée de la Purification. Celle d’Albeorn, le Tueur d’elfes.

***

Cent milliers de combattants humains, fanatisés par le Porteur de guerre, encouragés par son champion, ivres de carnages et de génocide. D’autres peuples ont d’ores et déjà été oblitérés, et malgré quelques victoires face aux armées de la Purification, Tajjaruu sait que tout espoir reste vain. En tout et pour tout, ses loyaux aardaan ne sont plus que trois milliers, et si parmi eux se trouvent les plus puissants esprits de son peuple, tous les pouvoirs de la Voie ne suffiront jamais à stopper cent milliers de fanatiques, menés par un champion de Rajaat. Le Dernier elfe à néanmoins parlé aux siens, plaçant sa confiance en Nieruu, qui pourrait bien ramener la matrice voorduu, nécessaire pour l’exode à travers la mystérieuse dimension du Gris. Il aura lu le doute, la résignation dans les regards jadis les plus fiers, mais d’autres, dit-on, ont entreprit des périples similaires, abandonnant ce monde de folie pour un inconnu toujours préférable. Loin dans l’Ouest, Kalak, la Malédiction des ogres, aurait ainsi perdu trace du dernier seigneur de ce peuple, qui aurait employé d’obscurs alliances dans la cordillère afin de fuir Athas. Daskinor, Mort-gobelin, aurait également échoué dans sa mission, laissant fuir un millier d’ennemis dans un mystérieux halo bleuté. Mais Albeorn est consciencieux. Tajjaruu l’a déjà affronté, avec vingt fois plus de forces, lorsque les elfes étaient encore puissants. Son père menait la charge, et la stratégie semblait payante, jusqu’à ce que le champion déchaîne son pouvoir sorcier, transformant un tiers de l’armée en cadavres desséchés. C’est Nieruu qui l’aura alors sauvé du même destin funeste que celui de ses parents, lui rappelant l’autre objectif de l’attaque. Et maintenant, Tueur d’elfes, tant de sacrifices vont finalement payer.

Les champions de Rajaat, le Porteur de guerre, sont toutes et tous de redoutables sorciers, mais certains, certaines, s’avèrent être de piètres généraux. Ce n’est pas le cas d’Albeorn, qui a encerclé Aardaan en faisant ériger plusieurs camps fortifiés. Il n’aura fallu qu’une demi-journée pour que des engins de siège soient assemblés et commencent à pilonner les hautes structures rocheuses de la citadelle. Tajjaruu ne craint pas cette démonstration de force. L’ultime bastion de son peuple ne puise pas sa réputation dans la solidité de ses murailles, mais dans les champs de force générés par les antiques matrices végétales disséminées dans son jardin central.

Les bataillons de la Purification progressent en ordre de marche, les défenseurs sont regroupés dans le Jardin, unissant leurs esprits afin de renforcer les protections psioniques du lieu. Un singulier silence flotte sur toute la région, parfois rompu par le braiment d’une bête géante amenée de régions inconnues par les humains. Au loin, la silhouette solitaire d’Albeorn se dresse sur une colline, hors de portée des pouvoirs de Tajjaruu, qui se contente de le fixer, bien conscient d’être observé en retour.

***

Deux jours maintenant que la citadelle Aardaan est encerclée, toujours pas de nouvelles de Nieruu. Le champion de Rajaat accompli quelque chose d’insidieux. Les végétaux du Jardin semblent rongés par un mal mystérieux, et plusieurs maîtres et maîtresses de la Voie ont été prit de folie soudaine. Tajjaruu est troublé lui aussi, des rêves hantent ses brèves périodes de sommeil, durant lesquelles il voit ses parents l’appeler à déposer les armes, à préserver sa propre vie en abaissant les écrans psioniques de la citadelle. Le Dernier elfe ne connaît pas bien les effets de la sorcellerie, invention de Rajaat, mais sait qu’il est possible d’imiter grâce à elle pratiquement tous les effets engendrés par la Voie. Malheureusement, le vide mental s’avère inefficace face à ces manipulations d’une autre nature.

Au début du troisième jour, les troupes de la purification se retirent. Celles et ceux ayant encore quelques forces savourent ce qui est brièvement considéré comme une victoire, avant que le champion lui-même n’approche à portée de tir. Flanqué d’une singulière délégation de grands individus recouverts de voiles tissés dans des étoffes aardaan, leur pas traînant fait redouter le pire à Tajjaruu, qui comme ses compagnons sent naître l’effroi en découvrant l’identité des mystérieux suivants d’Albeorn. Son père, sa mère, et toute la noblesse tombée sous les coups du Tueur d’elfes sont rassemblés là, franchissant sans peine les défenses destinées uniquement à repousser les humains. Quelque chose ne va pas, mais les protecteurs de la citadelle sont épuisés, et voir ces visages amis, celui de leur ancien a’daan, de leur ancienne a’daan’a, leur fait oublier toute prudence.

Tajjaruu veut crier « méfiance, amis!« , mais d’entre ses lèvres craquelées par la soif ne sortent qu’un « Père! Mère! » et comme il se trouve encore dans les hauteurs de la place forte, il est le témoin d’une nouvelle horreur née de l’esprit tortueux des humains. Il voit ses nobles parents et leur suite sourire, ouvrir leurs bras aux défenseurs d’Aardaan, puis les éviscérer en poussant d’effroyables sifflements bestiaux. Leurs yeux d’un noir de jais se posent brièvement sur lui, annonçant que son tour viendra bientôt, et le massacre de celles et ceux de la citadelle débute. Tajjaruu refusait de croire à cette abomination, mais il se disait depuis longtemps que la sorcellerie de Rajaat pouvait réanimer des corps défunts, instillant dans les esprits des plus vertueux les plus épouvantables envies.

Lors de la dernière bataille contre Albeorn, mille loyaux combattants aardaan s’étaient sacrifiés afin que Tajjaruu puisse infliger une estafilade au champion du Porteur de guerre. Une plaie sans conséquence, mais qui avait permit d’intégrer le sang du Tueur d’elfes à une matrice en mesure de le tuer, tout du moins de l’emprisonner, dès qu’il viendrait à portée. Tajjaruu observe son ennemi, immobile tandis que ses armées approchent de nouveau. La citadelle est désormais sans défense, tous les elfes sont morts, sauf lui. En contrebas, Albeorn a ordonné la formation d’un cercle, l’invitant ainsi loin des murs d’Aardaan, en un ultime combat singulier. Une mort digne pour le dernier des elfes. Le champion aura déjoué les plans de son adversaire et complètera bientôt sa mission…

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